Le coin du cinéphile

Published on juillet 10th, 2017 | by Romain Le Vern

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#406. WHAT IS IT ? Crispin Glover, 2005

Comme acteur, Crispin Glover a pris pour habitude de concilier les block-busters (Charlie et ses drôles de dames) et les productions indépendantes barrées (Rubin et Ed). En tant que réalisateur, il entame une carrière hallucinante comparable à celles de Alejandro Jodorowsky et David Lynch à leurs débuts comme auteur d’une trilogie sur la monstruosité (What is it?; It’s fine, Everything is fine et un jour peut-être It’s Mine). Sa came, c’est le cinéma d’auteur expérimental nourri de tentations surréalistes qui impose ses lois absurdes. Ses maîtres à penser? Luis Buñuel, Stanley Kubrick, Harmony Korine, Guy Maddin, Fernando Arrabal, Gus Van Sant et, surtout, Werner Herzog, un ami très proche.

Construit sur quasiment dix ans, What is it ? ne devait être qu’un simple court-métrage. Crispin Glover en tourne les premiers fragments à Los Angeles dans les années 90 et boucle tout (le tournage, le montage) en douze jours. En parcourant les festivals du monde entier, il en diffuse quelques extraits, accompagnés de textes. Il en est l’unique producteur et a réussi à l’achever grâce à l’argent gagné en tant qu’acteur sur Charlie et ses drôles de dames et Willard. Avec le temps, What is it? s’est transformé en long métrage expérimental, annonçant dans son générique final la volonté de créer une trilogie dont le lien serait l’acteur Steven C. Stewart, décédé en 2001 d’une hémorragie cérébrale. Le premier volet se déploie dans un dédale d’images crues et poétiques où l’on peut croiser Shirley Temple et Charles Manson érigés en modèles nazis; quatre femmes à tête de singe jouées par des actrices pornos aux formes généreuses qui se baladent dans le plus simple appareil – l’une d’elles masturbant frénétiquement l’handicapé Steven C. Stewart en gros plan; des escargots qui se font trancher la tête pendant qu’une voix (celle de Fairuza Balk) hurle à faire exploser les tympans; un homme grimé de noir qui se fait piquer au visage, lapider et jeter dans le vide par des mongoliens hargneux.

Déclamés comme ça, les événements paraissent agressifs mais rien n’est gratuit et tout est construit selon une logique (les images ouvrent des réflexions sur la marginalité et le racisme) au vocabulaire précis (la manière dont on interprète des symboles et des codes). Crispin Glover utilise beaucoup de musique classique et réutilise quelques standards – on y entend les score d’Orange Mécanique et du Chien Andalou. Avec l’aisance d’un cinéphile érudit, il révèle la fascination du cinéma underground pour une esthétique de la laideur, un peu comme Elephant Man, que beaucoup ont vu comme un film humaniste alors que David Lynch est sincèrement attiré par la monstruosité. Dans le second volet, It’s fine, Everything is fine, Glover change de registre. En apparence, le titre s’impose comme une référence immédiate à la chanson d’Eraserhead entonnée par la «dame au radiateur». Il n’y a rien de honteux à revendiquer aussi ouvertement sa fascination pour ce film: Stanley Kubrick était tellement absorbé par Eraserhead qu’avant le tournage de Shining, il a forcé toute son équipe à le regarder pour être imprégné de son atmosphère de malaise.

It’s fine, everything is fine le film suivant (et donc second volet de la trilogie inachevée) épouse le vécu de Steven C. Stewart qui a écrit le scénario en puisant de ses émotions lors de ses années de lycée, à une époque où il fantasmait sur les «Cherry blossom girls», ces filles aux cheveux longs, sans pouvoir en profiter. A l’écran, il incarne le rôle principal d’un tueur en série insoupçonnable qui prend son pied en touchant les cheveux des filles qu’il assassine. Jusqu’à ce qu’un retournement de situation final inattendu et tragique apporte un nouvel éclairage sur tout ce qui s’est passé.

Face à Steven C. Stewart, on retrouve Margit Carstensen, actrice vue chez Fassbinder dans les années 70, que Crispin Glover a miraculeusement ressuscité. Il a également confié un rôle à Bruce Glover, son frère. It’s fine, everything is fine est sublime, rutilant comme un cauchemar au pays d’Edward Hopper avec la séduction plastique, la beauté de surface et le syndrome Blue Velvet afférent (laideur des beaux, beauté des moches, mélange de la beauté et de la monstruosité, miasmes pathologiques). It’s mine, le dernier film de la trilogie, n’a pas encore été achevé. Le scénario est encore une fois signé par Steven C. Stewart – il a commencé à l’écrire dans les années 70. Glover le décrit comme encore plus sexuel et dérangeant que les deux autres qui osent déjà beaucoup.

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About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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