Le coin du cinéphile

Published on mai 5th, 2017 | by Romain Le Vern

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#400. SORCERER. William Friedkin, 1977

S’il est aujourd’hui accueilli les bras ouverts par une fan-base de thuriféraires, c’est parce que Le Convoi de la peur (Sorcerer, pour le titre international) a longtemps trainé une réputation d’objet maudit, pour ses conditions apocalyptiques de tournage (maladies, Friedkin hystérique, équipe accusée de trafic de drogue…), son échec au box-office (même pas 500.000 entrées France), ses droits bloqués pendant des décennies. Tel quel, il reste ce qu’il était déjà à sa sortie: un film éprouvant pour les nerfs.

A Hollywood, on adore les suicides flamboyants. William Friedkin sortait de succès, du « genre » à statuettes dorées : French Connection couronné par cinq Oscars en 1972 et de L’Exorciste, récompensé par deux Oscars et quatre Golden Globes en 1974, où il venait d’envoyer en HP toute son équipe. Tyrannique, il avait tout le monde à ses pieds. Alors qu’il aurait pu se contenter d’un film cui-cui, simple et disons reposant, il a eu envie de rivaliser avec Francis Ford Coppola sur son territoire et de signer un film ayant l’envergure exceptionnelle d’Apocalyspe Now que, paradoxalement, il n’a découvert qu’après avoir achevé Sorcerer. Juste pour l’ego, le plaisir du défi et d’être Dieu. Ainsi, il enchaîne avec ce qui se présente comme le « remake du Salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot » (1953)*, nouvelle adaptation d’un roman de Georges Arnaud tournée au Nouveau Mexique, dans le New Jersey, en République Dominicaine, à Jérusalem, à Mexico et à Paris. Soit, littéralement, un voyage au bout de l’enfer, comme une traversée infernale dans les limbes. Il avait bien raison de saisir l’occasion pour faire ce dont il avait envie, l’industrie cinématographique d’alors protégeait les fous comme lui.

Sorcerer, c’est la réunion de quatre hommes-fantômes, socialement et moralement morts n’ayant rien de commun sauf l’envie de fuir leur passé, de changer de vie et de tester des résistances. Ils débarquent dans un purgatoire, une dictature militaire aux mains des multinationales américaines. Ils deviennent des ouvriers victimes du capitalisme sauvage, et sont amenés à transporter de la nitroglycérine dans des camions au cœur des ténèbres, au fin fond de la jungle latino-américaine. Le titre « Sorcerer », a priori abscons, en réalité inspiré d’un album de Miles Davis que Friedkin écoutait à l’époque, traduit idéalement l’hallucination dans laquelle le film veut nous plonger. Il y a d’un côté l’ambiance de cauchemar éveillé amplifiée par les synthés teutons de Tangerine Dream (featuring Michel Colombier); et, de l’autre, le vérisme, l’aspect documentaire d’une telle odyssée, comme si nous la vivions en direct, dans la boue, sous la pluie diluvienne, aux côtés des galériens (le côté happening inhérent aux films de Friedkin, jouant sur l’implication morale et physique du spectateur). Ce n’est pas un hasard si Friedkin a choisi Walon Green, scénariste de La Horde sauvage, qui a commencé en même temps que lui, spécialiste du groupe, des destins cabossés et du milieu pétrolier en Amérique du Sud. Fredkin était également sensible au fait qu’il connaisse aussi bien que lui Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

Il fallait bien une teigne tordue, arrogante, manipulatrice comme le Billy psychopathe des années 70-80 – repenti depuis – pour mener à bien le tournage aux accidents malheureux. Ainsi, la rivière choisie en République dominicaine s’est asséchée pendant la construction du pont et l’équipe a été obligée de démonter le pont pour le construire au Mexique; ce qui a réclamé du temps et de la thune. Et les problèmes de santé ont surabondé : près de 50 membres de l’équipe ont dû être remplacés et « presque tous ceux qui travaillaient sur le film sont tombés malades pendant le tournage ou après« . Des cas de gangrène sont recensés, tandis que Friedkin est atteint de paludisme à son retour. « J’ai perdu peut-être près de 30 kilos. Je ne me suis plus senti moi-même pendant des années« . En revanche, on ne sait pas dans quel état d’inconscience ils ont tourné la grande scène, qui a coûté un sixième du budget, où les deux camions traversent un pont bringuebalant au-dessus d’une rivière pendant la tempête, de même que l’on ignore ce que stipulaient les contrats pour les assurances : « très dangereuse à filmer« , se souvient William Friedkin. « Très souvent, les camions tombaient du pont et il fallait les remonter (…) Toutes les vies étaient en danger« .

En ce qui concerne le casting, Friedkin, plein de morgue, a bien envoyé chier Steve McQueen – chose qu’il regrette amèrement aujourd’hui – parce que ce dernier voulait imposer sa nouvelle épouse, Ali MacGraw, demandant ainsi d’écrire un « rôle pour elle » et réclamait que le film soit tourné aux États-Unis. Roy Scheider l’a génialement remplacé, entouré de Bruno Cremer, Francisco Rabal et Amidou, inconnus aux États-Unis, respectivement repérés par Friedkin lors d’un casting, dans Belle de Jour de Luis Buñuel et dans L’amour, la vie, la mort de Claude Lelouch.

La folie de l’expérience suffit à remplir Sorcerer. Le film, d’une telle énergie qu’il pourrait faire s’effondrer le marché de la cocaïne, n’est pas exempt de défauts, notamment dans sa manière un peu raide d’introduire les personnages. Son parcours chaotique, du tournage Fitzcarraldien au four monstrueux, explique sans doute l’affection actuelle de William Friedkin, assurant dans toutes ses récentes interviews, avec sa rhétorique usuelle et sa propension à l’excès, qu’il s’agit de « son meilleur film« . Le film « pour lequel il aimerait que l’on se souvienne de lui« . Difficile d’en détacher un de sa filmographie, mais on peut l’entendre : Sorcerer l’a fait chuter; le bad-trip du junkie. Ce qui, dans la bouche de William Friedkin, cinéaste démentiel en quête de tournages extrêmes, d’anecdotes spectaculaires, d’explorations de territoires (ceux du mal et de la folie), fieffé roublard désirant imprimer sa légende, signifie : ce film m’a totalement échappé, c’est celui sur lequel j’ai perdu le contrôle. Celui où j’ai failli mourir. Celui où je me suis senti vivant.

*William Friedkin a demandé l’accord d’Henri-Georges Clouzot avant de tourner Sorcerer. Le cinéaste français, aigri, a donné son aval du bout des lèvres mais n’a pas pu voir le résultat, décédé avant sa sortie du film en salles.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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