Le coin du cinéphile

Published on avril 19th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#396. ESSENTIAL KILLING. Jerzy Skolimowski, 2011

Capturé par les forces américaines en Afghanistan, Mohammed est envoyé dans un centre de détention tenu secret. Lors d’un transfert, il réchappe d’un accident et se retrouve en fuite dans une forêt inconnue. Traqué sans relâche par une armée sans existence officielle, Mohammed fera tout pour assurer sa survie.

Essential Killing renvoie au cinéma américain des années 70 en développant un sujet de film d’action (la chasse à l’homme) dans le cadre d’un film d’auteur qui donne chair à la théorie. En surface, l’histoire raconte comment un Afghan échappe à l’armée américaine et survit dans l’hiver polonais. En substance, c’est plus ambigu. Habitué à diriger des acteurs difficiles, Jerzy Skolimowski ne pouvait pas trouver plus viscéral que Vincent Gallo avec son visage émacié, son corps décharné et ses yeux effarés. Dès le départ, le cinéaste polonais délaisse la dimension politique et idéologique pour donner à voir une révolution spirituelle. L’errance devient une parabole religieuse aux allures de chemin de croix où un homme aphasique qui fonctionne à l’instinct doit résister à une série de supplices à la fois horrifiants et grotesques, en fonction des lieux traversés (pièges à loup, animaux fantasmés, baies toxiques qui provoquent des hallucinations). Il y a quelque chose de christique dans la manière dont il survit dans ces environnements hostiles. Comme lui, le film se vide de son sang. Cette rédemption impossible, Skolimowski la raconte d’une façon paradoxale, à la fois simple et complexe, prosaïque et métaphorique. Il utilise l’agression sonore à la manière d’une musique jouée trop forte (les quelques paroles proviennent de sources inconnues), afin de brouiller les repères et les informations.

Le refus d’éclaircir les enjeux – à l’inverse, la volonté de les obscurcir – peut sembler hermétique mais il est justifié par le stoïcisme divin et l’incapacité à communiquer avec les hommes. Les paysages donnent un relief paranoïaque et oppressant, comme si en dépit des grands espaces et des précipitations, la traque était permanente et la fuite, impossible. Esthétiquement, le film est intemporel, et en fonction des perspectives, il révèle de fascinants degrés de lecture. Au premier abord, les flash-back revenant sur le passé du protagoniste (son lien avec l’école coranique, les relations avec son épouse) paraissent presque superfétatoires. En fait, ils induisent l’idée que ces souvenirs le sauvent d’une bestialité promise et lui rendent une humanité – il n’était perçu que comme un monstre répondant à des pulsions (tuer ou être tué). Ils n’en restent pas moins déplacés : fallait-il les surligner à répétition? De la même façon, les dix dernières minutes trop évidentes et trop symboliques entachent la tenue elliptique d’un récit qui jusqu’ici refusait d’être trop lisible. Il faut les interpréter comme un clin d’œil exutoire au Désert rouge (Antonioni, 1964). A des années lumières, Skolimowski raconte la même angoisse existentielle dans un univers abstrait et invisible.

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