Le coin du cinéphile

Published on avril 18th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#395. TWIN PEAKS – FIRE WALK WITH ME. David Lynch, 1991

La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Twin Peaks va donner bien du fil a retordre aux agents Dale Cooper et Chester Desmond qui vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire. Un an plus tard, ce sont les sept derniers jours de Laura Palmer, qui se termineront par la mort brutale de cette dernière annonçant ainsi le début de Twin Peaks, ze série.

Bienvenue dans l’Amérique de Laura Palmer, jeune femme virginale fâchée avec l’existence qui n’arrive pas à être une adolescente comme les autres. A l’origine, une série télé. Au final, Twin Peaks, le film qui traine à tort une mauvaise réputation. Évidemment, il est préférable de voir la série avant car l’identité du tueur est ici révélée. Avoir vu quelques épisodes (ou l’intégralité) de la série Twin Peaks se révèle une aide pour comprendre la fiction de David Lynch car elle offre des indices supplémentaires qui facilitent la compréhension. Après, ce n’est pas une obligation non plus: le film se suffit à lui-même et doit se recevoir comme un cauchemar hallucinatoire grattant le vernis des apparences pour laisser apparaître un monde en proie aux forces du mal. C’est beau, affreux, fascinant jusqu’à l’hypnose.

C’est un fait: tous les films de David Lynch tiennent de l’inquiétante étrangeté. Une inquiétante étrangeté qui provient de ce qui, secrètement, n’est que trop familier et donc, refoulé. On retrouve dans Twin Peaks tout ce qui fait la puissance – et les fondements même – du cinéma de Lynch : routes sans fins qui ne mènent qu’aux pires cauchemars, démons et dualités chargés en symbole, personnages schizophrènes, Amérique perverse, musique planante… C’est par cette addition d’éléments perturbateurs que Lynch instille un climat énigmatique et ténébreux… Si certaines de ses œuvres se démarquent de sa filmographie (Sailor et Lula, histoire d’amour tarée, Une histoire Vraie, road-movie sur fond de réconciliation fraternelle, Elephant Man, drame bouleversant à la Freaks ou même Dune, Franck-Herberterie), tous ses films de Lost Highway à Blue Velvet en passant par ce présent Twin Peaks ressassent une réflexion sur les apparences à travers laquelle Lynch opère des dichotomies (le dit et le non-dit, le vrai et le factice, le noir et le blanc, le bien et le mal). Tout est exploité ici à très bon escient même si son objectif premier avec Twin Peaks est de sonder ce qui se passe dans l’esprit pas sain de la jeune Laura Palmer et d’en détailler les moindres ramifications.

Le film commence. Et doucement, sûrement, articule des hypothèses, soulève des doutes, plonge dans les arcanes d’une Amérique qui masque sous son apparence sage des fêlures rustaudes. Une mort, celle de Teresa Banks dont on a retrouvé la cadavre à Twin Peaks, petit village tranquille, trou paumé. Deux agents (Dale Cooper et Chester Desmond) qui mènent une enquête en forme de charade et découvrent des vérités insoupçonnables. Un an passe : portrait de Laura Palmer (Sheryl Lee). En se focalisant dans un premier temps sur une enquête policière irrésolue – et irrésoluble, en contant dans un second les sept derniers jours tourmentés d’une jeune fille modèle qui ne comprend pas qui a bien pu arracher les pages de son journal intime et qui arbore le soir venu le visage d’un démon lubrique et fou, Lynch colmate deux histoires qui finissent par se correspondre et se fondre – fait encore plus troublant. En multipliant les pistes hasardeuses, en recréant un monde interlope où la menace rôde, pas loin, très près de personnages en danger de mort, Lynch distille une angoisse sourde tout le long de son périple singulier et ardu. Un périple jalonné de symboles ésotériques et de personnages étranges qui viennent parasiter cette intrigue délicieusement alambiquée. Rien que pour le plaisir des interprétations. Comme souvent chez Lynch, toutes les intuitions se correspondent selon un canevas précis et des contrastes qui se retrouvent notamment dans la description des personnages : les deux amies (Donna et Laura), une brune et une blonde, deux facettes récurrentes dans le cinéma du maître (Laura Dern et Isabella Rossellini (Blue Velvet), Laura Harring et Naomi Watts (Mulholland Drive), les deux Patricia Arquette (Lost Highway)). Sauf qu’à ce petit jeu faussement stratégique, Lynch donne l’illusion que tous ses opus sont forcément fragmentés en deux parties qui n’ont aucun lien entre elles. Faux: là où les films de Lynch sont angoissants à l’extrême, c’est quand on réalise que les deux parties prétendument distinctes sont liées. C’est là que se situe la limite entre le rêve et le cauchemar. Et dans sa catégorie, Twin Peaks le film s’impose comme un beau cauchemar familier, imparfait par essence, frustrant aussi mais inusable.

On pensait que Lynch reviendrait sur le chemin de l’humanisme après Une histoire Vraie (son film le plus singulièrement singulier) mais Mulholland Drive a affirmé le contraire en édifiant le destin d’une jeune actrice qui découvrent les joies et les horreurs d’un Hollywood faisandé et mafieux, symbolisé par l’intrigant couple de vieux qui accompagne et achève ce fantasme splendide. Silencio? Silencio, oui. Le visage blême et nerveux de la pulpeuse Betty (Naomi Watts) à la fin de sa (vraie?) carrière d’actrice brisée par le système n’est pas sans rappeler celui de la jolie Laura (Sheryl Lee, authentique bombe). Adolescente brimée, Laura se défonce à la cocaïne et se complaît dans un sexe sans amour, loin du puritanisme de son papa et de la lâcheté dingo de sa maman (couple malade, figure ressassée depuis Eraserhead). Besoin des paradis artificiels pour goûter aux interdits, pour s’affranchir d’une tutelle (celle d’un père – Ray Wise, excellent – qui bouffe son esprit avec une obsession de la pureté bien malsaine), pour comprendre les raisons de son dysfonctionnement intérieur (pourquoi est-elle assaillie de visions étranges?), pour démanteler une réalité épouvantable (la mort d’une certaine Teresa Banks qui pourrait être une partie d’elle-même).

Petit à petit, en suivant sa descente aux enfers, en remontant progressivement à la réalité des choses, on découvre une ville où tout n’est pas innocent que la placide nature tente de le laisser croire. Et la musique douce, aérienne reprend. La densité du film est telle qu’il est impossible d’explorer toutes les pistes qu’il nous offre comme l’apparition de David Bowie (accompagné du regard fixe de Kyle McLachlan qui se voit à travers un écran) ou encore celles, essentielles, de Bob (Frank Silva) qui sont toutes mortellement efficaces et trouvent leur paroxysme dans cette scène, terrible, où Laura ouvre la porte de sa chambre et l’aperçoit subrepticement dans un coin. C’est l’effroi qui glace l’échine. Une peur universelle, celle de l’inconnu silencieux, masqué dans un cadre quotidien. Et grâce audit Bob, Twin Peaks enregistre en une fraction de secondes une quintessence de l’angoisse (la vraie) qui marque durant les deux heures du film. Comme l’apparition soudaine de la clocharde derrière le mur de Mulholland Drive.

Twin Peaks pourrait presque se voir sans fil narratif et sans raison, comme une illustration de nos peurs les plus enfouies. Un pur film de trouille, sur toutes les trouilles. Perte de l’innocence, passage à l’âge adulte, impression qu’on va mourir demain, Lynch cause du bouillonnement intérieur qui agite les adolescentes en fleur dans un requiem dont la force nous poursuit jusqu’au final. Le regard inquiet de Sheryl Lee, dont le personnage vient de voir le film de sa vie, agit comme celui d’Isabelle Adjani à la fin du Possession de Zulawski: on ne l’oublie pas.

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Ours plumitif.



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