Le coin du cinéphile

Published on avril 18th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#394. SITCOM. François Ozon, 1998

Le père (François Marthouret, roi des maximes zen) est ingénieur, la mère (Évelyne Dandry) partage son temps entre ses cours de gym et ses séances de psychothérapie, le fils (Adrien de Van) est un étudiant en droit fort sérieux, la fille (Marina de Van) est artiste et la femme de ménage (Lucia Sanchez) un peu psycho. Bref, une famille ordinaire. Toute cette apparente harmonie va éclater avec l’arrivée d’un personnage inattendu: un rat. Famille, je vous hais.

Avec Sitcom, son premier long métrage, François Ozon massacrait à la tronçonneuse les valeurs familiales et les bonnes manières sociales. Ceux qui pensent que ce réal-là n’est qu’un petit joueur uniquement capable de mettre en images des drames bourgeois devraient zieuter de plus près sa filmographie et surtout découvrir ses premières amours. Asséner ça reviendrait à dire que Paul Verhoeven n’est bon qu’à réaliser des block-busters pour les américains. Une ineptie, bien entendu. A ses débuts – et ce bien avant Sitcom, Ozon œuvrait dans le chaos (depuis beaucoup moins, il est vrai). Avec une moyenne d’un film par an, la naguère môme terrible du cinéma français (comme le veut la si galvaudée expression), aujourd’hui adulte au centre de querelles cinéphiles, continue de tracer son parcours qui ressemble presque à celui d’un Almodovar (tiens, tiens), passé comme lui d’un cinéma d’auteur trash aux mélos de festivals.

Avant d’être réalisateur de longs-métrages, François Ozon est passé par la case du court. Ses sujets d’alors correspondaient à des envies précises. La petite mort démontrait avec une force inouïe comment la provocation devient un vernis spectaculaire qui masque le véritable sujet du film: un jeune homme qui n’a jamais réussi à s’aimer ni à accepter son physique et qui pense que son père l’a toujours trouvé laid. Son déséquilibre permanent, ses coups de dépression et ses rapports compliqués avec la sexualité seraient nés de là. Dans cette lignée, on peut également citer Scènes de lits, un court-métrage kaléidoscopique où des personnages, de tous âges, de tout sexe, sont au lit et font l’acte avec plaisir et joie en faisant montre de loquacité. Dans ce même court, on reste longtemps surpris par le premier sketch qui, raconté oralement, passe pour une blague potache mais qui, sur grand écran, acquiert une dimension angoissante. Une prostituée emmène un client dans une chambre d’hôtel et propose de lui faire une fellation. Pour un peu plus cher, elle lui chante «La Marseillaise», mais à une seule condition: que cela se passe dans le noir. L’homme accepte et la fille se met à chanter. Soudainement pris d’un doute, il allume la lampe et trouve sur le chevet un œil.

Une robe d’été donne à voir un premier gros plan sur le maillot de bain noir moulant d’un jeune homme en train de faire bronzette sur un transat. Quiétude interrompue par l’arrivée de son amant (Sébastien Charles, chorégraphe pour Huit Femmes) qui se met à danser sur le Bang-Bang de Sheila, reprise de la fameuse version de Nancy Sinatra, remise au goût du jour par Tarantino et son Kill Bill vol. 1. Les paroles de la chanson, aussi risibles soient-elles, résument pourtant parfaitement la gravité de l’histoire. Elles résument également les intentions d’Ozon: trouver le tragique dans le grotesque ou le ridicule. Un jeune homme part se baigner nu dans la mer. En séchant sur la plage déserte, il rencontre une jeune femme (Lucia Sanchez, que l’on retrouvera plus tard dans le rôle de la bonne dans Sitcom), qui lui propose d’aller prendre du bon temps dans la forêt. Il accepte mais lorsqu’il revient, il ne retrouve plus ses vêtements. La miss lui prête alors une robe. De retour chez lui, il fait l’amour avec son amant… qui lui arrache sa robe. Plus tard, il rapporte la robe recousue à la jolie fille et l’embrasse sur la bouche. Sensuel, grotesque et touchant, ce court-métrage autopsie l’ambiguïté sexuelle d’un ado qui ne sait plus très bien où vont ses désirs. Une robe d’été réunissait alors tous les thèmes de prédilection du cinéaste : la sexualité, bien sûr, mais aussi un goût définitivement prononcé pour les atmosphères étranges. On retrouve la même chose au féminin et avec une bonne dose d’angoisse supplémentaire dans l’excellent Regarde la mer, avec une Sasha Hails qui jouait avec son bébé, ignorait tout du script et ne découvrait les scènes à tourner qu’au fur à mesure. Cet authentique film d’horreur dans lequel une routarde vient chercher des noises à une jeune femme vivant seule avec son enfant provoque de beaux grincements de dents, d’autant qu’on ne se remet jamais vraiment du dénouement terrible.

Avec le recul, Regarde la mer apparaît surtout comme une transition permettant au cinéaste de passer au long-métrage. A l’époque, ses films dépassent rarement 60 minutes. Son premier long-métrage sera Sitcom, une transposition étrange du Théorème de Pasolini. Au moment de l’écriture, il avait même pensé fragmenter son récit en chapitres comme pour se rassurer et donner l’impression de plusieurs saynètes qui se suivent les unes aux autres. Mais il abandonne l’idée. A l’origine, il avait écrit le scénario des Amants Criminels et n’obtient pas immédiatement le soutien du CNC. Il se focalise alors sur Sitcom, petite comédie où Ozon règle ses comptes avec lui-même. Dans Théorème, Pasolini faisait entrer Dieu dans une famille pour mieux renforcer la parabole sur le pourrissement de la bourgeoisie. Dans Sitcom, Ozon prend un rat comme élément perturbateur : lorsqu’un personnage touche le rat, sa vraie personnalité prend soudain le dessus et révèle tous ses désirs secrets : le fils devient gay ; la fille, suicidaire ; la mère, incestueuse ; et le père fait mine de garder la tête froide en s’enfermant dans son égoïsme tout en multipliant les maximes qui n’ont plus de sens.

Au-delà de la simple parodie de sitcom, on jubile devant les répliques cinglantes et assassines qui viennent bouleverser ce monde trop paisible. Le venin est dans la bouche et on bute tous les membres de sa famille. Ce jeu de massacre est, par ailleurs, ponctué de séquences délicieusement surréalistes. Mais n’oublions pas qu’ici, le dessein principal d’Ozon est de transgresser: l’homosexualité, le parricide, l’inceste. Alors, tout ça à cause d’un rat? Peut-être. Ou peut-être pas. Sans en avoir l’air, Ozon ose également un hommage détourné au John Waters de Multiple Maniacs en montrant le père de famille qui bouffe un rat et la mère qui manque de se faire violer par la bestiole devenue géante (en référence à Divine qui se faisait violer par un homard). Les inspirations venant d’autres cinéastes sont légions dans son cinéma : Les Amants criminels, projet personnel, reprenait une scène de Tristana que le réalisateur français reprendra avec Charlotte Rampling dans Swimming Pool; Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, adapté d’une pièce que Rainer Werner Fassbinder avait écrite à l’âge de 19 ans. A l’intérieur de son récit, le cinéaste tord quelques clichés sitcomesques avec la quasi même virulence que Kassovitz sur Assassin(s) le temps d’une scène mémorable de sitcom AB virant trash et révèle au grand jour la folie euphorisante de Marina de Van (qui joue ici avec son frère Adrien). Cette dernière fut la grande complice d’Ozon pendant toute une première partie avant qu’elle ne se lance toute seule comme une grande en signant le terrassant Dans ma Peau dont les séquelles sont encore profondes.

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Ours plumitif.



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