Le coin du cinéphile

Published on avril 17th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#393. LUNES DE FIEL. Roman Polanski, 1992

Avec Quoi?, Lunes de fiel reste l’un des films de Roman Polanski les moins aimés. Parce que too much, trop gonflé, trop trop. Et pourtant… Si, certes, la filmographie du cinéaste n’a jamais craint les baisses de régime, encore moins les prises de risques (vous en connaissez beaucoup de cinéastes qui ont osé fréquenter des genres aussi divers?), cette drôle de rencontre où deux couples – des anges et des démons – se cognent sur un drôle d’endroit (un paquebot au cours d’une croisière en Méditerranée) rappelle que le réalisateur du Locataire est aussi doué pour glacer l’échine que pour maintenir une tension érotique en éveil. Pour créer des œuvres aussi originales que troublantes et des variations brûlantes sur le sexe et (ce qui ressemble à) l’amour. Les cinéphiles seraient inspirés de réévaluer ce beau « tango maritime« , comme Polanski le souligne himself.

Depuis toujours, Roman Polanski est un cinéaste insaisissable, absorbé par l’ambiguïté, qui adore lorsque le grotesque angoissé et le tragique macabre se chevauchement indistinctement pour se chercher des noises. Bien qu’adapté d’un roman sulfureux de Pascal Bruckner – qui poussait encore plus loin le vice avec des passages entièrement voués à la scatologie et une fin aussi cruelle qu’improbable –, Lunes de fiel décline toutes les obsessions de Polanski cinéaste, taraudé par le mal mais aussi le délire Kafkaïen, l’identité morcelée, la paranoïa, le sexe, la destruction. Et de ce film-là, finalement aussi abstrait et mental que les autres, on en conserve moins une intrigue cohérente (elle est d’ailleurs tellement sinueuse qu’on finit par s’en battre) qu’une atmosphère délétère de désir, de son assouvissement contrarié.

En fait, tout est parti d’une envie commune: celle du réalisateur Roman Polanski et du producteur Alain Sarde de travailler ensemble. Ce dernier propose alors un bouquin dont il détient les droits: Lunes de fiel, de Pascal Bruckner. Polanski s’adonne à la lecture avec passion, adore l’ambiance bizarroïde qui en émane et demande à ses confrères Gérard Brach et John Brownjohn (pour les dialogues anglais) de transposer le roman. Pour créer le trouble, il choisit des comédiens anglo-saxons. Oppose la pudeur so british de Hugh Grant et Kristin Scott Thomas à la perversité américaine de Peter Coyote – en fauteuil roulant – et d’Emmanuelle Seigner – en total décalage. Loue les services d’un chef-opérateur émérite (Tonino Del Colli, qui a travaillé pour des cinéastes aussi prestigieux que Fellini, Leone ou Pasolini). Demande à Vangelis d’écrire une musique à base de synthés. Bref, s’entoure d’une équipe robuste pour fomenter un projet hors des normes et pas consensuel pour un sou. Hélas, financé pendant la guerre du Golfe, le film ne bénéficie pas des fonds saoudiens prévus au départ dans son budget; et Polanski doit se lancer dans la production – pour la première fois – en mouillant sa chemise. A ses risques et périls!

Pour résumer sommairement ce qui se passe dans Lunes de fiel (le titre pourrait d’ailleurs suffire), ça ressemble à l’une de ses histoires qui sert à nourrir un songe de nuit. Polanski y confronte dans un espace clos deux couples qui n’appartiennent pas aux mêmes mondes: l’un a des tendances déviantes et passent son temps à se balancer des insanités et des perversités pour s’aimer et se détester (relation amour/haine qui dégouline de partout); l’autre succombe passivement au spectacle en bouleversant son quotidien bourgeois. Choc érotique immédiat, de haute tenue. Dans les deux cas, il s’exprime le même besoin de détruire des sentiments pour les réanimer, de se perdre pour mieux se retrouver. En découle une ambiance obscure à base de fantastique romantique et anxiogène où les méandres du récit importent moins que les divagations des personnages dans un univers de claustrophobie moite.

On le devine: ce qui intéresse Polanski, c’est évidemment la contamination, la manière dont la libido de l’un va éveiller des sentiments étranges chez l’autre et vice é versa. Il y a aussi et surtout ce sentiment de conspiration sournoise, vaguement paranoïaque, qui obsède Polanski depuis ses débuts que ce soit le triangle amoureux du Couteau dans l’eau, voire celui de Cul de Sac. La stabilité du couple y est toujours remise en question par des éléments intrusifs et dérangeants. De là découlent la peur de l’inconnu. La peur aussi de se perdre dans une routine ou dans des aventures dont on pourrait ne pas revenir. Rien n’y est concret: l’écrin artificiel et doré – le fiel du miel – permet aux passions les plus inavouables de s’épanouir. Le paquebot sur lequel évoluent les deux couples épousant des conceptions distinctes des rapports charnels – le bateau rutilant qui cristallise les pulsions refoulées, les désirs sourds et les fantasmes désabusés.

Il serait sot de faire l’impasse sur les faiblesses du film qui s’abîme de temps à autre dans la trivialité, mais l’ivresse vaut toujours mieux que l’eau tiède.

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Ours plumitif.



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