Le coin du cinéphile

Published on mars 13th, 2017 | by Sylvain Perret

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#386. KOTOKO. Shinya Tsukamoto, 2012

On a un peu trop vite enterré Shinya Tsukamoto, passé la découverte du début de sa carrière en VHS, en festival ou en DVD. A ce moment, c’est à dire au sommet de sa notoriété (le diptyque Tetsuo, Tokyo Fist, Bullet ballet), on aurait pu croire à son avènement, à la révélation à un public plus large en acceptant des projets plus grand public, mais non. Refusant toute concession, il a ignoré les sirènes commerciales pour rester dans ce cinéma underground, qui ont vu depuis passer Takashi Miike (qui l’a quitté depuis belle lurette pour sombrer dans l’auto-parodie molle) et Sono Sion (qui semble hésiter à l’abandonner).
Quoi qu’il en soit, passés les compliments et dithyrambes, le cinéphile a poliment boudé ses autres œuvres, à commencer par A Snake of June, défendu seulement par une poignée de fidèles. Celui-ci marquait le début d’un cinéma plus délicat, charnel, adoptant quasi-constamment le point de vue de personnages féminins. Exit les délires grandioses cyberpunks ou le malaise tokyoïte, place aux danses érotiques sur les plages de Vital et aux errances d’un couple dans le claustrophobe Haze. Après deux Nightmare detective anecdotiques, et sous la pression des fans, toujours en demande de la moindre madeleine de Proust, il offre une troisième partie à son Tetsuo, certes plus faible, mais qui cristallise à merveille le nouveau statut de la femme dans son cinéma.
Abandonné des fans de la première heure, il revient dans une indifférence inexplicable avec Kotoko, qui n’a jamais eu les faveurs d’une sortie dans notre beau pays (hormis le marché du film à Cannes dans une salle de 15 pékins à peine de passage entre deux autres séances), que ce soit en exploitation traditionnelle, mais aussi en festival ou en vidéo. Comment en est-on venu à bouder l’un des films les plus intenses de cette décennie?

Le récit est simple, et pourrait donner lieu selon le traitement à une palanquée de films d’horreurs ou à l’inverse de drames plus classiques: une femme au bord de la folie tente d’élever son enfant. Simple et donc casse-gueule. Ce qui va faire la différence, c’est le traitement: Tsukamoto va épouser en permanence les deux genres, adoptant les codes de l’un et de l’autre pour créer une angoisse insoutenable, tout en offrant des vrais moments d’intimité. La problématique est là encore infaillible: faut-il abandonner son enfant par amour tant qu’on est conscient de sa psyché de plus en plus fragile ou alors le garder près de soi pour vivre chaque moment tout en ayant conscience de le mettre en danger?

Depuis quelques années, Shinya Tsukamoto profite des avantages d’un matériel numérique qui lui offre une liberté et une retranscription de la perte de repères de l’héroïne. Le cadre tremble, le cameraman suit avec frénésie le personnage lorsque celui-ci poursuit quelqu’un ou quelque chose, le montage multiplie les fondus ou les ruptures violentes de scènes, que la musique transcende avec une précision froide. On pense à Répulsion de Roman Polanski, qui possède la même propension à traduire l’état des protagonistes par le langage cinématographique et non par le dialogue. Seulement, Tsukamoto est plus frontal, plus brut et radical dans sa forme. Des moments de pure poésie (les scènes de chant, ou la magnifique séquence d’introduction de danse sur la plage, qui fait écho à Vital) côtoient les instants de terreur proche de l’insoutenable (le bébé qui ne cesse de tomber d’un toit d’immeuble). Et puis il y a ce court travelling qui filme calmement l’héroïne en train de dormir avant que son réveil ne coïncide avec l’hystérie de la mise en scène. Dans Kotoko, c’est éveillé que le cauchemar commence.

Avec une maturité exemplaire, Tsukamoto n’hésite pas à réinventer les thématiques qui lui sont chères, comme la société étouffante et castratrice (la télévision et l’apparition du militaire), en opposition avec le calme de la banlieue (la belle-sœur s’occupera un temps de l’enfant). Mais Kotoko, c’est aussi la rencontre d’un cinéaste avec son actrice, à savoir la chanteuse locale Cocco qui délaisse la J-Pop interchangeable, pour passer la première fois devant une caméra (elle avait signé la musique de Vital). Il l’aime, elle le fascine, et elle n’hésite pas à rompre son image lisse de pop-star nippone pour plonger littéralement derrière le miroir, pour y apparaître aussi fragile et instable que belle et incandescente. Les sceptiques peuvent visionner la séquence où elle est le témoin impuissant de la mort de son enfant répétée ad nauseum tandis que la réalité se dilate toujours plus. Kotoko c’est elle, tout comme Isabelle Adjani fut Possession, Catherine Deneuve à la fois Répulsion et Belle de jour, et Scarlett Johansson sera Under the Skin.

Arrive ensuite l’acteur Shinya Tsukamoto. Rétrospectivement, c’est comme si le cinéaste avait voulu jalousement évincer un hypothétique acteur pour ne garder sa douce que pour lui. Écrivain amoureux et masochiste, son personnage est prêt à tout pour tenter d’aider la jeune femme, quitte à sombrer lui aussi dans l’auto-destruction. Forcément, pour ceux qui en douteraient, le caractère autobiographique est évident, Tsukamoto allant jusqu’à offrir à son personnage la paternité d’un livre appelé Bullet Dance, clin d’œil à son Bullet Ballet. Une alchimie étonnante, qui allie scarification et omniprésence de la musique, comme réponse à cette psychose sans échappatoire.

Finalement, si Kotoko est probablement l’un des meilleurs films de son auteur, c’est dans ce portrait de deux marginaux qui tentent de survivre infiniment seul perdu au milieu de tout le monde. Ironiquement, la carrière de l’œuvre a connu le même sort que ses personnages, et Kotoko semble tout aussi paumé et noyé dans la déferlante de sorties quotidiennes et autres sollicitations cinématographiques contemporaines. En attendant que le film sorte lui-même de ce marasme, gardons entre nous ce précieux diamant noir.

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About the Author

Monteur de formation, Sylvain Perret a fondé et dirigé de 2008 à 2014 le webzine 1Kult.com, qui vogue du côté des cinéphilies alternatives et invisibles. Parallèlement, il multiplie les casquettes en programmant et présentant des séances cinéma, réalisant des documentaires (Mais qui est Jean Louis Van Belle ?) et des interviews, éditant des DVD via le label Badlands, et écrivant sur le cinéma français dans des médias comme Schnock, Mad Movies, Torso, Culturopoing, etc...



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