Le coin du cinéphile

Published on janvier 4th, 2017 | by Jean-François Madamour

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#373. SHORTBUS. John Cameron Mitchell, 2006

shortbusCe second long métrage de John Cameron Mitchell (Hedwig and the angry inch) suit plusieurs personnages new-yorkais dont les aventures tragi-comiques naviguent entre sexualité et sentiments. Tous fréquentent un club underground moderne où s’expriment toutes les sexualités. Parmi eux, Sofia, demoiselle sexologue qui n’a jamais connu d’orgasme; Rob, un homme qui ne sait plus où il en est dans ses désirs; Severin, une maîtresse dominatrice; James et Jamie, un couple gay qui essaye d’ouvrir ses relations sexuelles à un troisième partenaire; Ceth, un vieil ado en pleine ambiguïté sexuelle; Caleb, un jeune voyeur qui reluque maladroitement le couple gay par sa fenêtre. Sous l’aspect underground, une célébration peace and love mue par l’urgence.

shooooJohn Cameron Mitchell a travaillé sur le projet Shortbus immédiatement après avoir achevé la tournée promotionnelle de Hedwig and the angry inch, son premier long métrage. L’expérience a été si intense qu’il n’avait plus envie de se mettre en scène mais de parler des autres à travers une chronique polyphonique où des personnages, liés ou défaits, éprouvent la difficulté d’aimer de nouveau dans un New York meurtri par un certain 11 Septembre. En arrivant en Europe, l’artiste s’est rendu compte du nombre impressionnant de films traditionnels qui usaient d’une sexualité explicite en assimilant le plaisir à la culpabilité. En réalisant Shortbus, il a essayé de détruire cette image en utilisant la sexualité comme la musique dans Hedwig and the Angry Inch. La réalisation de ce projet s’apparente à une victoire sur le territoire de l’oncle Sam.

shortbus4Tout est parti d’une petite annonce glissée sur le web où les participants, majeurs, pouvaient envoyer une vidéo d’eux en train de faire l’amour (ou autre) afin de figurer dans un film. L’inhibition était formellement proscrite. Les méthodes de sélection ne sont pas si éloignées de celles d’une émission de télé-réalité mais l’aboutissement est infiniment plus stimulant. Avec John Cameron Mitchell, la directrice de casting Susan Shopmaker s’est occupée du recrutement en scrutant toutes les vidéos reçues. Certains ont fabriqué de fausses publicités ou imité Gwyneth Paltrow recevant un Oscar avec une perruque là où d’autres se sont contentés de raconter leur première relation sexuelle. Sur 500 candidatures, 40 acteurs ont été rappelés pour passer des auditions, consistant à s’installer dans une salle et à regarder ces vidéos. Lors du visionnage, le cas de Jonathan Caouette est évoqué: cet artiste autodidacte a passé son existence à se filmer depuis l’âge de 10 ans. Il en a tiré Tarnation, un film fabuleux et kaléidoscopique coproduit par GVS et John Cameron Mitchell qui pourrait bien être celui d’une vie. Après cette audition, le réalisateur entouré de la direction de casting et du producteur a composé un tableau d’affectivité pour réunir les gens qui s’attirent le plus. Chaque intervenant devait dire ce qu’il pensait de la vidéo et de la personnalité de l’autre. D’emblée, des idylles et des inimitiés se créent. En fonction des réactions, il les réunissait et parfois la réunion de deux acteurs en faisait sauter un.

Certains comédiens professionnels (comprendre « du milieu ») ont également participé au casting en connaissance de cause (l’aura culte de John Cameron Mitchell depuis Hedwig and the angry inch), mais ils ont tous été écartés parce qu’ils craignaient pour leur image – selon eux, le fait de tourner des scènes pornos dans un film risquait de compromettre leur carrière. C’est pourquoi John Cameron Mitchell s’est entièrement focalisé sur ces amateurs pas guindés et fiers de ce qu’ils sont. La seule célébrité, c’est Sook-Yin, la jolie asiatique aux faux airs de Lucy Liu, qui est connue au Canada pour être animatrice radio. L’annonce de sa participation au film s’est faite à travers les médias et n’a pas manqué de provoquer une controverse stupide et inattendue dans la station de radio où elle officiait. Soutenue par des personnalités comme Gus Van Sant, Yoko Ono, Francis Ford Coppola, Julianne Moore et Moby qui lui ont recommandé de ne pas lâcher le morceau, elle a rejoint l’équipe de Shortbus sans hésitation.

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Après cinq jours d’improvisation, neuf acteurs ont été choisis. Nous sommes en mai 2003. Avant de venir travailler à l’atelier, ils doivent tous faire un test de dépistage. Les premières angoisses des acteurs sont les risques de maladies et, surtout, savoir avec qui ils vont baiser pendant le tournage. Mais la joie d’être réuni pour concrétiser un projet robuste (parler de la sexualité triste) a pris le pas sur l’anxiété. Afin de mettre tout le monde à l’aise, John Cameron Mitchell a organisé de fausses conférences de presse pour présenter les rôles en demandant de zapper les questions primesautières pour attaquer la nature même du sujet au gré d’implications purement factuelles. C’est à partir de cet atelier qu’il a rédigé un premier scénario en s’appuyant sur les personnalités respectives des acteurs. Ça explique pourquoi les acteurs sont si convaincants: ils ne jouent pas parce qu’ils sont les personnages. La mélancolie de l’un, le côté blasé de l’autre. Attentif et précis, Cameron a repéré les traits de caractère et, en apportant un regard tendre et bienveillant, les a amplifié pour qu’il y ait une mutation psychologique et qu’ils soient à la fois le personnage et eux-mêmes.

Pendant un an, ils se retrouvent fréquemment pour tout superviser. Les acteurs se connaissent mieux: ils ont pu créer une sphère d’intimité. En cours de route, deux comédiens ont abandonné le projet sans donner de raison valable. Ce qui aurait pu créer des tensions n’a fait que ressouder les liens. Dès le départ, l’équipe a senti qu’elle était menée par un réalisateur honnête. D’une telle honnêteté qu’il a voulu participer aux scènes d’orgie dans ledit Shortbus. Progressivement, les acteurs découvrent l’excitation de se donner corps et âme dans un film-famille dans lequel le spectateur se sent immédiatement à l’aise. C’est tout le secret d’une réussite: le manque de moyens est composé par un cœur gros comme ça.

Au gré d’images que l’on n’a pas l’habitude de voir dans des fictions ordinaires, John Cameron-Mitchell se sert d’images brutes pour amplifier la solitude urbaine d’une mégalopole vouée à la déshumanisation: New York. Ou plus précisément dessine l’Amérique post-11 Septembre réfugiée dans son mal-être, sa peur phobique de l’étranger et sa solitude de plus en plus invivable. La raison pour laquelle ce précipité nous touche vient précisément du fait qu’il retranscrit des tonnes de choses universelles qui touchent au plus profond. En décrivant un univers de marginaux qui se fourvoient dans le sexe pour raviver un désir perdu, John a surtout signé un poème urbain d’une grande force contemporaine qui cause de désir mort, de quête affective, où chaque coït s’achève par un torrent de larmes. Le résultat est drôle, pétillant, mélancolique, touchant, universel… et fait du bien partout.

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