Le coin du cinéphile

Published on décembre 19th, 2016 | by Romain Le Vern

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370. MYSTERIOUS SKIN. Gregg Araki, 2004

mysteriki A huit ans, Brian Lackey (Brady Corbet) se réveille dans la cave de sa maison, le nez en sang, sans aucune idée de ce qui a pu lui arriver. Sa vie change complètement après cet incident : peur du noir, cauchemars, évanouissements… Dix ans plus tard, il est certain d’avoir été enlevé par des extraterrestres et pense que seul Neil Mc Cormick (Joseph Gordon-Levitt), pourrait avoir la clé de l’énigme. Ce dernier est un outsider à la beauté du diable, une petite frappe dont tout le monde tombe amoureux mais qui ne s’attache à personne. Il regrette encore la relation qu’il avait établie avec son coach de baseball quand il avait huit ans. Brian tente de retrouver Neil pour dénouer le mystère qui les empêche de vivre.

Encore aujourd’hui, deux films de Gregg Araki appartenant à sa Fucked Up Trilogy, Doom Generation et Nowhere restent des exutoires revigorants entre brutalité hardcore, noirceur des moments solitaires et mièvrerie post-adolescente. A chaque fois, James Duval, figure de pureté paumée dans un monde ordurier et absurde à la Lewis Caroll, se métamorphose en Candide halluciné, confronté aux monstres américains et pourchassé par les fantômes de l’intégrisme. Dans les deux films, une conclusion sanguinolente et fantasmagorique apporte la dimension morale: un ado devient l’homme burné qu’il fantasmait d’être (Doom Generation) ou attend son expérience inédite comme la fin du monde (Nowhere). Le jeune spectateur a alors l’impression de grandir en même temps que les personnages et de prendre de la hauteur. Cinq ans passent, sans nouvelles du cinéaste: « J’ai passé du temps sur l’épisode pilote d’une série pour MTV qui n’a jamais été diffusée (This is how the world ends) (…) tout le monde me demande ce que j’ai fait pendant ces longues années, comme si j’avais disparu de la circulation, mais je planchais sur un certain nombre de projets, des clips comme des films qui ne se sont jamais faits ».

Avec Mysterious Skin, qui a marqué son grand retour en 2004, Gregg Araki a beaucoup surpris en rompant avec tout ce qu’il avait proposé par le passé. En adaptant un roman de Scott Heim, le réalisateur traitait son sujet (la pédophilie) courageusement, et dirigeait de jeunes comédiens, tous exceptionnels dans des rôles très durs: « Tout remonte à 1995, c’est-à-dire à la date de première parution de Mysterious Skin. Quand je l’ai lu j’ai immédiatement trouvé ce livre si puissant, si bien écrit, que je me suis dit que si un jour je devais adapter une œuvre écrite ça serait sans l’ombre d’un doute celle-ci. La manière dont je travaille est un peu « confuse » d’habitude puisque j’ai toujours plusieurs projets en tête qui prennent le devant ou que je laisse en stand by un certain temps ; mais le hasard a fait que le projet d’adapter Mysterious Skin est arrivé au bon moment de ma carrière. »

L’histoire, en quelques mots? Tout semble séparer deux ados qui, pourtant, ressentent un mal-être commun aux contours flous. Pour le comprendre, ils se recherchent, expiant leur traumatisme par une sexualité absente ou exacerbée. Lorsqu’ils se retrouvent, la vérité éclate alors au grand jour et plus personne ne peut se cacher derrière des fantasmes (les extra-terrestres, encore une fois). Ce requiem déchirant – l’un des plus beaux films américains des années 2000 – fait renaitre la carrière d’Araki: « La musique a toujours été pour moi une énorme source d’inspiration et j’en écoute toujours beaucoup quand j’écris. Mes goûts évoluent d’un film à l’autre mais au final je fonctionne toujours selon mes goûts du moment… Doom Generation était par exemple mon film – vision de Nine Inch Nails. J’écoutais tout le temps ce groupe à l’époque, ça donnait envie de pogoter. Scott Heim, qui a écrit le livre Mysterious Skin, fonctionne de la même manière et est aussi très influencé par la musique, d’où une grande complicité. En plus nous avons quelques groupes dont nous sommes tous deux fans. Cocteau Twins, par exemple. La poésie et certaines paroles qu’on peut relever dans mes films viennent donc en partie de la musique que j’écoute. Dans Mysterious Skin j’adore particulièrement l’ambiance musicale, c’est d’ailleurs la première fois qu’on a une bande son qui n’est pas une compilation de mes titres préférés mais une musique composée pour coller avec le film. »

Depuis, Gregg Araki a réalisé Smiley Face, Kaboom et White Bird. Mais son style a bel et bien changé après Mysterious Skin. Toute la mélancolie, tout le désabusement, toute la gravité et toute la peur du vide palpables dans ses précédents longs métrages et masquées par la vitesse, l’énergie, le mouvement (Nowhere ne dure qu’une 1h17, à toute vitesse), trouvent ici leur quintessence. Une expérience douloureuse, dont on ne se remet pas, dont on ne s’est jamais remis, à tel point que les trois films suivants ont été nécessaires pour sortir la tête de l’eau et prendre sa respiration. Pourtant, personne n’est dupe. C’est comme la fin d’un été. Ou la fin d’un monde. Plus rien ne sera comme avant.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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